ART & CULTURE

FRANCE – ENTRETIEN AVEC JUNIOR SNIPER, L’INSAISISSABLE

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photo-Morgan Eloy

Dans le cadre du projet Cubique, nous avons eu l’opportunité d’interviewer Junior Sniper qui a participé à la fameuse vidéo Alone Together”. Son amour pour le krump et la sape, la dure période du confinement, la capoeira, on a parlé sans discontinuer avec ce créatif en perpétuelle évolution.

T’es qui ?

Je suis Germain, 24 ans, je suis danseur, interprète et j’évolue actuellement dans 3 compagnies de danse à savoir DADR, Délit de Façade et Jukebox.

D’où tu viens ?

Eh bien je suis d’origine Congolaise, en fait j’y suis né. J’ai commencé la danse à l’âge de 11-12 ans. J’étais très attiré par le sport et les activités artistiques, mais jamais l’idée d’en faire mon métier ne m’a traversé l’esprit. Machinalement, j’ai entamé un Bac Pro en Maintenance, sans trop savoir ce que j’allais faire de ma vie. Puis, j’ai continué jusqu’au BTS pour ne pas être passif. Il faut savoir que là d’où je viens, on ne t’oriente pas vers une carrière artistique. Pourtant, je dansais depuis longtemps dans mon coin, en autodidacte à travers des vidéos.

J’étais très bon en sport mais mes résultats scolaires ne suivaient pas, je m’ennuyais. Mais ma mère a décidé de m’éloigner du sport, mais pendant les grandes vacances elle m’inscrivait souvent au centre aéré. C’est là que ma rencontre avec les danses hip-hop s’est faite. J’apprenais un certain style de danse mais je n’envisageais toujours pas ça comme une profession. Danser pour moi, c’était surtout ma façon de communiquer, j’étais très introverti et ça me permettait de me connecter aux gens, de les rencontrer et aussi de me sentir spécial. Quand j’ai réalisé le bien que ça procure, que les gens venaient à moi, j’ai voulu continuer. En grandissant, j’ai vu que toute une communauté y était liée.

Ce qui m’a aussi marqué, c’est une sortie au 104 lorsque j’étais au lycée. J’ai vu tous ces danseurs et danseuses, habités par leur art, tous styles confondus. Ça m’a tellement marqué que j’y suis retourné le lendemain. A partir de ça, j’ai appris sérieusement le hip hop dans un premier temps puis je me suis concentré ensuite sur le krump. Je n’y connaissais rien et je trouvais ce style violent, presque vulgaire. Grâce à Terry, le danseur avec qui j’apprenais et qui alternait entre krump et hip-hop, j’ai entrevu un mélange qui me plaisait. J’ai essayé d’en savoir plus sur la culture krump, j’ai même vu Rize de David Lachapelle. Je me suis rapproché des danseurs parisiens, j’ai assisté aux sessions et c’est là que j’ai compris que c’était fait pour moi. J’avais toujours recherché une forme d’art qui permette d’extérioriser n’importe quelle émotion. Mentir y est impossible, tu ne peux être que toi-même. 

J’en fait depuis 6 ans, mais au début, j’ai préféré abandonner les autres styles car je n’arrivais pas à les manier en même temps que le krump, qui demande beaucoup d’énergie et d’investissement. Depuis que je maitrise mieux le krump, je prends plaisir à y intégrer d’autres styles plus hip-hop et de la danse contemporaine. Grâce à toutes ces inspirations, je me suis finalement fabriqué ma propre danse.

photo – Camille Marotte

Qu’est-ce que tu penses communiquer à travers ta danse ?

Comme la danse m’a aidé à m’ouvrir, mon langage oral s’est étoffé. Avant je dansais donc pour m’ouvrir, me faire remarquer, c’était le point départ potentiel d’une discussion. Maintenant, je l’utilise pour faire passer des messages. J’ai l’impression qu’il faut être mesuré en tout au quotidien, mais c’est dans la danse que je retrouve une liberté totale, une liberté de mouvement, de ton. Et puis, chacun est aussi libre d’interpréter ce que je propose.

 

Quel est ton processus créatif ?

Quand il s’agit des battles, c’est vrai que la confrontation et l’ego sont omniprésents. C’est pas une mauvaise chose car c’est un moyen de chercher à se dépasser. Pour certains, l’enjeu sera de gagner le plus de battles possible, pour d’autres, ce sera de pouvoir passer les présélections, de faire un passage sans stresser. 

Cet esprit de compétition me plaît parce que ça permet de défendre ce que tu es, ton personnage. Et puis, grâce à ce qu’on appelle les call out, on peut choisir son adversaire pour régler un différend ou se confronter à son style.

Et justement, ce qui va faire la différence, c’est jusqu’où tu peux nous emmener avec ton personnage, qu’est-ce que tu nous racontes à travers ça. Même si, en définitive, c’est le jury qui décide, tout ça me semble subjectif. Une fois que tu as acquis une certaine confiance en toi, que tu es en possession de ton perso, au fond tu sais que tu as gagné. Marquer les esprits est encore plus important pour moi, ça va stimuler la mémoire de celles et ceux qui t’ont vu danser. Tu peux finir 1er ou au contraire, être éliminé, c’est celui qui a laissé une empreinte qui a pris l’ascendant et qui va perdurer. C’est pour cela qu’à chacun de mes passages, je ne me retiens pas et généralement lorsque tu penses comme ça, tu vas loin dans la compétition.

Sinon, quand il s’agit de créations, je suis content de pouvoir choisir, réfléchir aux sujets qui me tiennent à cœur. Avec qui je vais danser ? Comment ça sera filmé ou photographié ? Tous ces aspects de la direction artistique que je prends plaisir diriger. 

 

Eh bien justement, ça tombe bien, je voulais te demander comment s’est déroulée la collaboration avec Cubique ?

Si je me souviens bien, on a pris contact via les réseaux sociaux. Au fil du temps, on a convenu de travailler sur une vidéo que j’avais imaginée et qui ferait partie du projet. Malheureusement, tu connais la suite, la COVID, le confinement est déclaré et tout est au point mort.

C’est à ce moment-là que William m’a proposé le projet “Alone Together”. J’ai pas hésité, ça faisait tellement sens avec notre état, nos préoccupations de danseurs. Personne ne savait de quoi demain serait fait et c’était l’occasion de partager ça, d’essayer d’exprimer ce que les gens traversaient à ce moment-là.

C’était un défi mais ma curiosité était déjà piquée. Il a fallu se coordonner, filmer avec les moyens du bord, se concerter. Un pari fou mais un résultat puissant.

Ça m’amène justement à cette question : en tant que danseur, ton corps était enfermé. Comment tu l’as vécu ?

C’est vrai que c’était dur, mais je l’ai globalement bien vécu. Je me suis concentré sur le sport, j’ai beaucoup écrit aussi. Le temps que j’avais à disposition était destiné à reprendre des projets en sommeil, me connecter à mes proches. Il y a bien sûr eu des moments de découragement mais je me suis lancé des défis pour ne pas rester inactif. En parlant avec certains danseurs, je peux dire qu’on a vu ces confinements comme une préparation. Un échauffement avant la grande reprise.

Comment évolue la visibilité des danseurs selon toi ?

C’est vrai que les réseaux représentent un appui non négligeable. Je peux atteindre quelqu’un qui habite en Inde et me connecter avec lui. Je le vois comme un plus parce qu’il faut aussi bien maîtriser ces outils et il y a des artistes qui ont bien compris comment ils peuvent en tirer parti. D’autres n’y voient pas d’utilité, je connais des danseurs qui s’en passent très bien et qui mènent une carrière impressionnante. Je pense qu’il faut savoir développer son réseau en ligne et hors ligne. Si on a encore droit à un black out sur Instagram, il faut bien que je bosse ! 

Le style compte beaucoup quand tu danses ?

C’est marrant que tu me poses cette question parce que je m’interroge dessus depuis quelque temps. Il faut avant tout que je sois à l’aise, sinon je suis sûr de mal danser. J’ai essayé d’être dans un entre deux, mais c’est vrai que je m’intéresse à l’esthétique parce que ça compte dans tes passages mine de rien. Une casquette ou pas, les cheveux lâchés ou pas, ce sont des choix qui vont aussi influer sur ta prestation, comment elle sera reçue.

Le krump est un peu à part de ce côté-là. Au départ, effectivement, le style était très dépouillé mais depuis, chaque territoire a développé son style même si ça reste assez simple. Dans le krump, il faut retenir qu’on peut venir comme on est.

photo – Anne-Constance Castiglione

Quel style ou format tu n’as pas encore exploré ?

Là tout de suite, ce qui me vient en tête, ce serait la capoeira et le flamenco. Je suis fasciné par la façon dont les danseurs de flamenco  arrêtent le temps, imposent leur temporalité avec autorité et charisme. Ils ont un style très arrêté qui capte l’attention. Ce ne sont pas forcément des mouvements amples mais c’est dans leur subtilité que se trouve leur force. J’aimerais m’en imprégner un peu. Pour ce qui est de la capoeira, c’est un tout, entre les chants, les acrobaties, il y a beaucoup à puiser dedans.

Quels sont tes prochains projets ?

En cette fin d’année, on peut me retrouver dans le spectacle de la compagnie Jukebox . Puis je vais principalement me produire un peu partout en France avec la compagnie DADR. On va défendre notre nouveau spectacle MU qui est essentiellement traversé par le krump. Pour le reste, on peut me retrouver sur Instagram.

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