FRANCE- CALYFORNIE : NO(S) LOGO(S)

Auteure : Christelle Bakima

Photos : Christelle Bakima

A 26 ans, Calyfornie, artiste franco-camerounaise basée à Paris, signe son premier solo show, une critique cinglante de la société de consommation toujours d’actualité.

Une première expo éclair. 4 jours. Paris 20e. Le ton est donné. Les absents de ce long week-end n’auront qu’à se consoler avec les photos et stories Instagram de ceux.celles qui ont fait le déplacement.

C’était en effet une exposition qui valait le détour et nous allons vous expliquer pourquoi.

 

Calixte est solaire, à l’image de ses tableaux. Graphiste et illustratrice de formation et de métier, Calyfornie exprime à l’aide de coups de pinceaux, ce qu’elle a moins de facilité à dire par la parole : on vit dans une société où on est quotidiennement abreuvé.e de marques et de leurs logos.

Ses tableaux mettent en scène la vie quotidienne des habitant.e.s des quartiers populaires, afrodescendant.e.s pour la plupart. Ce qui saute aux yeux ? Les couleurs et la vie qui s’en dégagent bien sûr, mais surtout une présence et une représentation à outrance des marques, comme pour exprimer un trop plein.

Le luxe avec Gucci (avec qui l’artiste a récemment signé une collaboration pour Gucci Vault), Chanel, Louis Vuitton, le streetwear avec Adidas, Schott, la grande conso avec Carrefour, Lidl, Lu, Pepito, Kellogg’s, et les produits typiquement à destination des populations noires anciennement colonisées, Maggi, Dakatine, Roya So, Dark & Lovely…

 

Les œuvres de Calyfornie font autant sourire que réfléchir.

 

Les œuvres de Calyfornie font autant sourire que réfléchir. On sourit, car on s’y voit soi et les nôtres. On reconnaît nos tantes, nos mères, nos sœurs, nos voisins, ou des inconnus. A l’acrylique, des scènes très familières qui nous ramènent à l’enfance ou à notre vie quotidienne : « La coiffure de ça » qui montre une coiffeuse et sa cliente au salon, « Mont Mely », l’exotique du coin, ou encore « Rue de Paris » qui nous font penser à ces femmes de Grigny qui se sont organisées pour ouvrir une cuisine solidaire après avoir été expulsées par la police pour vente de brochettes à la sortie du RER…

Des représentations pleines de tendresse qui font du bien tant elles rappellent qu’être (encore) là, tous les jours, pour des corps noirs et/ou racisés relève déjà d’une victoire.

Mais être solaire n’empêche pas l’artiste d’être critique, bien au contraire. Une critique subtile mais pour le moins cinglante. Quand on y regarde de plus près, Calyfornie nous pousse à réfléchir : quelle est la place des marques et particulièrement des logos de marques dans nos vies ? Particulièrement quelles sont leur place dans nos communautés afro-descendantes de la diaspora comme du continent ? Car, en plus de nous être familières, toutes ces marques représentées ont en commun d’être occidentales. Elles nous appartiennent tant elles s’inscrivent dans nos histoires, nos rituels. Mais on peut aussi dire que paradoxalement elles ne nous appartiennent pas du tout du point de vue du capital et de l’histoire. A travers ces tableaux, Calyfornie interroge : qui a construit ces marques ? Sur le dos de qui ? « Miss Créteil Soleil » en est la critique la plus forte.

C’est à bout de bras et sur ta tête, que la jeune Miss semble porter le poids du monde, le poids des marques. Porter des marques quel qu’en soit le prix physique, économique ou mental. Tout le monde veut ses sandales Gucci qu’elles soient vraies ou fausses, pourvu qu’on puisse montrer qu’on fait parti de cette société, qu’on peut « en être », même quand on est Noir.e, ou peut être même, surtout quand on est Noir.e.

la diaspora a développé un vocable esthétique qui lui est propre, parfois en parfait décalage avec ce que les marques elles-mêmes tentent de communiquer à travers leurs propres canaux.

A travers ces tableaux, Calyfornie le dit, la diaspora a développé un vocable esthétique qui lui est propre, parfois en parfait décalage avec ce que les marques elles-mêmes tentent de communiquer à travers leurs propres canaux.

Que ce soit dans « Rue de Paris » ou « 2 euros 30 », des sandales Gucci pour l’une et un foulard Chanel pour l’autre, les pièces sont portées bien différemment de la manière dont elles le seraient dans une campagne de la marque elle-même ou dans un édito mode.

Ça s’appelle l’appropriation, au sens noble du terme pour une fois, faire sien quelque chose qui n’a pas été pensé pour soi. Et c’est le cas de la dire : l’accumulation de marques qui viennent de partout sauf du continent, ou de la communauté, dans les paysages des villes africaines ou des vies afrodescendantes peut donner le sentiment d’être pris en otage dans un système qui nous utilise sans qu’on puisse faire partie de la discussion. Des marques qui se créent à l’autre bout du monde ou à mille lieues de nos réalités, qui n’ont aucune idée de la manière dont on vit, mais qu’on continue à porter, et qui continuent de nous marquer.

Calyfornie appuie là où ça fait mal. Elle pose de vraies questions, et elle le fait bien. Dans une esthétique qui en plus d’attirer l’œil et d’être maîtrisée techniquement, Calyfornie nous ramène autant au travail de l’artiste ghanéen Daniel Anum Jasper, qu’aux bandes dessinées de Marguerite Abouet (Aya de Yopougon), aux séries Disney des années 2000, « Proud Family » en tête, mais aussi aux enseignes des rues de Douala, Brazzaville, Montreuil ou Créteil où certain.e.s d’entre nous ont grandi et/où vivent encore, ou ont connu leur premier voyage au pays.

Si l’expo peut être lue comme une critique sociale, elle fait aussi des clins d’œil plus qu’appréciables aux icônes ou aux références de la pop culture camerounaise, africaine, afrodiasporique et afro-française des années 90-2000 : les tableaux « K Tino » ou « Luv U Better », ou encore le set de DJ Cheetah, venu clôturer l’exposition dimanche soir, en sont les exemples parfaits.

Calyfornie, une artiste majuscule, solaire et lucide, à suivre de très près.

 

 

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